Après la visite de l’académie à la Cité du livre de Bécherel en mai 1926, c’est à Saint-Brieuc que les académiciens furent conviés à se rendre le jeudi 8 octobre 2025 pour marcher dans les pas de l’auteur briochin Louis Guilloux. Cette rencontre fut marquée par deux rendez-vous marquants : une première rencontre le matin à la bibliothèque de Saint-Brieuc où sont conservées les archives de cet auteur, et une seconde l’après-midi à la Maison Louis Guilloux. Les vifs remerciements de l’académie vont à Arnaud Flicy, conservateur du fonds patrimonial de la bibliothèque municipale, et à Nicole Ozeray, présidente de la Société des amis de Louis Guilloux, pour leur accueil et leur contribution à cette passionnante journée.

Le 8 octobre 2026, une délégation de près de vingt personnes, membres de l’académie ou amis de cette dernière, se retrouva à 10h30 sur le parvis de la bibliothèque André Malraux, au 44 rue du 71ème régiment d’infanterie, à Saint-Brieuc. Ils y furent accueillis par Arnaud Flicy, conservateur du fonds patrimonial de la bibliothèque municipale de Saint-Brieuc, spécialiste de Louis Guilloux, en charge notamment des archives concernant ce dernier. Participait également à l’accueil Nicole Ozeray, présidente de la Société des amis de Louis Guilloux.
À l’invitation du conservateur, les visiteurs furent invités à se rendre dans la salle de lecture (dite « salle de l’Ymagier ») construite en 1863 par l’architecte Alphonse Guérin, que fréquentèrent parmi d’autres Alfred Jarry, Georges Palante, Anatole Le Braz ou Roger Nimier. L’établissement possède notamment 193 manuscrits du XIIème siècle, 43 incunables et une importante collection de cartes postales sur la Bretagne.

Arnaud Flicy rappela en préambule que Louis Guilloux était familier de ce lieu où sont sauvegardés aujourd’hui les fonds d’archives concernant son œuvre littéraire. Guilloux en donne d’ailleurs dans ses écrits une description savoureuse, révélatrice des pratiques de fréquentation, en une autre époque, d’une telle institution. Il précisa que c’est également dans cette même bibliothèque que Louis Guilloux rencontra Jean Grenier en 1917, avec qui il se lia d’une amitié durable. Professeur de philosophie d’Albert Camus à Alger, Grenier fut à l’origine de la rencontre qui scella une autre amitié, celle de Guilloux et de Camus.
En introduction de l’évocation de Louis Guilloux, Arnaud Flicy rappela que les réserves de la bibliothèque conservent près de 500 000 feuillets (notes, documents et manuscrits) témoignant qu’avant d’être l’auteur reconnu que l’on sait, Louis fut un journaliste à l’esprit méthodique et organisé. Ses carnets sont les révélateurs précis de ses méthodes, rassemblant au détour des pages des annotation diverses, des articles de journaux voire des cartes postales.

Louis Guilloux et Saint-Brieuc
Né en 1899 à Saint-Brieuc (où il décéda en 1980), l’auteur de La maison du peuple (1927), puis du Sang noir (1935) – auquel le Prix Goncourt échappa de peu – obtint en 1942 le Prix du roman populiste pour Le Pain des rêves, le Prix Renaudot en 1949 pour Le Jeu de patience, avant de recevoir le Grand Prix national des Lettres en 1967. Le début de sa traversée du XXè siècle fut marqué, comme pour nombre d’écrivains de sa génération, par le contexte de la guerre de 1914. Son milieu familial modeste, dont il rend compte dans La maison du peuple ou Le pain des rêves, explique sa sensibilité particulière aux plus démunis, aux laissés pour compte de la société. Son engagement contre le fascisme confirma par la suite sa réceptivité aux courants qui traversèrent une époque marquée, outre les deux conflits mondiaux, par des affrontements idéologique et politiques.
Sous l’angle littéraire, l’expression de Louis Guilloux relève du réalisme, marquant sa proximité avec la littérature prolétarienne. Éloigné du sentimentalisme romantique, il explore différentes voies, ainsi la temporalité condensée en une seule journée révélée par Le Sang noir contraste avec le demi-siècle du déroulement de l’intrigue dans Le Jeu de patience.
Arnaud Flicy aborda ensuite le fonds d’archives de Louis Guilloux et expliqua le rôle exercé par Françoise Lambert. Amie de l’écrivain, elle l’aida notamment à mettre en ordre ses documents d’archives en vue de la publication posthume du volume II des Carnets, publié chez Gallimard en 1982 (à la suite d’un premier volume paru en 1978). On doit également à Françoise Lambert les annotations du recueil de souvenirs autobiographiques de cet auteur, paru chez Gallimard en 1984, sous l’intitulé L’Herbe d’oubli.

Après le décès de Guilloux, elle contribua à rassembler les documents disséminés dans différents lieux, principalement la maison de l’écrivain à Saint-Brieuc (acquise par la ville de Saint-Brieuc en 1981 et réhabilitée en 1993), mais également au siège des éditions Gallimard, en lien avec la Société des amis de Louis Guilloux, constituée dès 1980.
Dans un second temps, Arnaud Flicy présenta aux participants plusieurs documents originels révélateurs des modalités du travail d’écriture de Louis Guilloux. De façon méticuleuse, l’auteur collectait et rangeait, dans une organisation et une chronologie précise, les éléments documentaires qui lui seraient nécessaires pour la phase postérieure de rédaction.
Sylvie Golvet, autrice d’une thèse de doctorat intitulée Louis Guilloux, l’ambition du romancier, soutenue en 2008 à l’Université de Rennes II, a publié par la suite Louis Guilloux, devenir romancier. A partir des manuscrits et des notes du Sang noir, elle a notamment analysé le mécanisme de transformation des traces du réel en écriture romanesque.
La maison de Louis Guilloux
Après le déjeuner, servi dans un restaurant voisin de la médiathèque André Malraux, la délégation de l’académie se retrouva en début d’après-midi au 13, rue Lavoisier, dans la Maison Louis Guilloux, où elle fut accueillie par Nicole Ozeray, présidente de l’association « Les amis de Louis Guilloux » et par Paul Recoursé, son président d’honneur.
Construite par le romancier en 1930, cette maison a obtenu en 2012 le label « Maison des Illustres », décerné par le ministère de la Culture, pour honorer des personnalités qui se sont distinguées dans les univers des arts plastiques et visuels, du spectacle et de la création musicale.
La présidente rappela en introduction que l’association qu’elle anime fut fondée dès la disparition de Louis Guilloux, en 1980. Elle compta parmi ses membres fondateurs Florence Malraux, André Chamson, Robert Gallimard, Roger Grenier, Clara Malraux, Marcel Maréchal, Jorge Semprun et Germaine Tillion, avec pour objet de promouvoir la mémoire et l’œuvre de l’écrivain, comme d’élargir sa notoriété.

Aujourd’hui, la « Maison Louis Guilloux » sert différents objectifs et se veut être un lieu vivant et animé toute l’année. Résidence d’auteur, elle permet à des écrivains de s’extraire, pour un temps plus ou moins long, de leur univers habituel pour découvrir l’environnement briochin et s’imprégner de la personnalité de Louis Guilloux. L’association organise par ailleurs en ce lieu des rencontres littéraires, des ateliers d’écriture, et des visites guidées de l’atelier de l’écrivain.
Elle reconduit en outre chaque année le prix Louis Guilloux des jeunes, destiné à récompenser une œuvre littéraire en lien avec le thème de l’année. Ce concours s’adresse aux collégiens à partir de la classe de 4ème, aux lycéens, étudiants jusqu’à 25 ans ainsi qu’aux lycéens des établissements étrangers. Ce prix est subventionné par la Ville de Saint-Brieuc, le Département des Côtes d’Armor et la Région Bretagne. Enfin, Les amis de Louis Guilloux organisent différentes promenades dont un parcours dans le vieux Saint-Brieuc, sur les pas de Louis Guilloux.
Après la présentation de l’association par Nicole Ozeray, Paul Recoursé évoqua Le sang noir, l’un des ouvrages majeur de l’auteur, dont le quatre-vingt-dixième anniversaire de la parution fut célébré en 2025. Pour mémoire, l’ouvrage, admiré par André Gide, André Malraux et Louis Aragon, manqua de peu le prix Goncourt. Il fera plus tard l’objet d’une adaptation théâtrale par Marcel Maréchal en 1967, sous l’intitulé Cripure, et d’une adaptation télévisée par France 3 en 2006.
Lors de la publication du roman, le bandeau apposé sur la couverture comportait la mention : « La vérité de cette vie, ce n’est pas qu’on meurt, mais qu’on meurt volé ». ». Prêtée à Cripure, le personnage principal, elle exprime le sentiment de dépossession et d’amertume susceptible de s’emparer de tout être raisonnable confronté au constat de la réalité crue de l’existence. La personnalité centrale du récit, François Merlin (dit Cripure) est décrit comme un misanthrope désabusé, inspiré du philosophe Georges Palante (1862-1925).
Guilloux fit sa connaissance en 1916 avant d’entretenir avec lui une relation d’amitié qui se poursuivra jusqu’à sa mort, en 1925. Précurseur aujourd’hui oublié de la sociologie de l’individu, Palante supposait que toute question sociale nécessitait d’être abordée de façon politique et pas uniquement dans sa dimension philosophique.
Dans son ouvrage, Louis Guilloux relate une journée de l’année 1917 dans une cité provinciale qui, sans qu’elle soit nommée, s’apparente à Saint- Brieuc. Bien qu’éloignée des combats du front, l’atmosphère et le contexte du conflit influent sur la psychologie de la population. L’auteur dénoncera l’interprétation communiste prêtée par certains à son récit, hostile à la guerre, lui préférant le vocable de « livre anarchisant ».
Le bureau de Louis Guilloux
Après cette évocation, la délégation de l’académie fut invitée à gagner au dernier étage le bureau de l’écrivain, conservé en l’état. Nicole Ozeray et Paul Recoursé expliquèrent la configuration des lieux dont la vue donne d’un côté vers la ville et le cimetière ou repose l’auteur, et offre de l’autre côté une échappée sur la baie de Saint-Brieuc.

La tombe de Louis Guilloux
En conclusion de cette émouvante journée, certains académiciens accompagnèrent Paul Recoursé au cimetière Saint-Michel, tout proche, où ils se recueillirent sur la sépulture de Louis Guilloux ornée d’un bas-relief de Charles Lemoine. Non loin, ils eurent l’occasion de s’arrêter devant une autre tombe, celle de Lucien Camus, dans le carré militaire du Souvenir français. Décédé à l’hôpital militaire de Saint-Brieuc, le père d’Albert Camus avait été grièvement blessé lors de la bataille de la Marne. Lors d’une visite à son ami Guilloux en 1947, c’est ce dernier qui emmena le futur prix Nobel de littérature sur la tombe de son géniteur.



























